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Qui prend soin des soignants ?

Humaniser les soins ne concerne pas seulement le patient. Cela suppose aussi de regarder les conditions dans lesquelles les professionnels de santé exercent, jour après jour.

Qui prend soin des soignants ?
Un bureau d'à peine neuf mètres carrés.
Trois personnes. Parfois quatre.
Sur la table, les dossiers s'empilent.
Dans quelques minutes, il faudra les présenter au staff.
Dans le regard de chacun se lit encore le poids de la nuit de garde.
À cet instant, les pensées sont pourtant très simples : une bonne douche. Un peu d'énergie retrouvée.Un bon café.
Quelques minutes seulement pour se ressourcer avant de reprendre la journée.
Et dans ce petit bureau, l'environnement, lui, ne change pas.
On pense à ce que l'on attend de soi :
 Un professionnel de santé doit rassurer. Inspirer confiance. Écouter. Être attentif.
Trouver les mots justes. Rester disponible face à l'inquiétude du malade.
Prendre des décisions parfois lourdes et continuer, patient après patient, à offrir la même qualité de présence.
Mais une question s'impose :
Comment développer et préserver toutes ces aptitudes lorsque  l'environnement dans lequel on exerce ne s'y prête pas toujours ?
Comment être pleinement disponible pour l'autre lorsqu'on est soi-même épuisé ?
Comment continuer à se projeter lorsque son propre parcours professionnel semble incertain, lorsque le plan de carrière n'est pas tracé, lorsque les perspectives deviennent difficiles à lire ?
Comment prendre soin lorsque, parfois, on aurait soi-même besoin que quelqu'un demande simplement :
Et vous, comment allez-vous ?

Derrière la blouse, une réalité que l'on voit peu

La fatigue du professionnel de santé ne commence pas toujours avec une nuit de garde. Elle peut s'installer progressivement : la charge de travail, les horaires, le manque d'espace, les sollicitations continues, la responsabilité, les difficultés organisationnelles, la confrontation répétée à la souffrance, les décès, les situations que l'on emporte parfois avec soi après avoir quitté l'hôpital.
À cela s'ajoute une vie personnelle qui, elle, ne s'arrête pas lorsqu'on enfile une blouse.
Pourtant, auprès du patient suivant, il faudra être présent. Écouter. Examiner. Expliquer. Rassurer.Et recommencer. Alors, à force d'être celui qui écoute, qui écoute le soignant ?

Ce que les études montrent en Afrique de l'Ouest
Cette question dépasse largement une expérience individuelle.
Les études menées dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest montrent des réalités différentes selon les populations, les établissements et les outils utilisés. Leurs résultats ne doivent donc pas être comparés comme s’ils estimaient une prévalence régionale unique.

Au Ghana, une étude pilote menée auprès de 60 médecins retrouvait 10,8 % d'épuisement émotionnel, 5,5 % de dépersonnalisation et 7,8 % de faible accomplissement personnel. Ces pourcentages décrivent des dimensions distinctes du burnout et ne constituent pas un taux global unique (Ayisi-Boateng et al., 2020).

Au Nigeria, une étude menée auprès de 100 professionnels de santé d'un hôpital privé d'Abuja rapportait une prévalence du burnout de 85 %, avec une forte composante de surcharge professionnelle (Ohia et al., 2023).

Au Sénégal, le syndrome d'épuisement professionnel a également été étudié chez les médecins en spécialisation au CHU de Dakar, rappelant que les jeunes professionnels en formation ne sont pas en dehors de cette problématique (Guèye et al., 2016).

Les chiffres et les méthodes varient. Les contextes aussi. Mais derrière chacun d'eux, il y a des professionnels. L’épuisement professionnel concerne différents profils de soignants et mérite des réponses adaptées aux réalités de chaque établissement.

L'environnement de travail entre lui aussi dans la relation de soin
Lorsque le patient entre dans la salle de consultation, il ne voit pas nécessairement tout cela et il n'a pas à le porter. Son attente reste légitime : être accueilli, écouté, respecté et correctement soigné.Mais le cadre dans lequel travaille le professionnel entre, lui aussi, silencieusement dans cette rencontre : l'espace d'exercice, la charge de travail, l'organisation du service, les relations au sein de l'équipe, le management, la reconnaissance, les possibilités de repos, les perspectives professionnelles, la possibilité de demander de l'aide lorsqu'à son tour, psychologiquement, on ne va pas bien. Humaniser les soins nous oblige donc à regarder dans les deux directions : vers celui qui vient chercher des soins, mais aussi vers celui à qui nous demandons de les offrir. Prendre soin du professionnel ne signifie pas diminuer nos exigences en matière de qualité,d'éthique ou de respect du patient.
C'est nous demander si nous lui donnons réellement les conditions pour les incarner, jour après jour.

Un exemple d'actualité : le CHU Ignace Deen
Cette question n'est pas qu'abstraite. À Conakry, le transfert temporaire des activités du CHU Ignace Deen vers le Camp Camayenne, annoncé en août 2026 dans le cadre du projet de reconstruction et de modernisation de l’établissement, illustre l’importance de la dimension humaine des transformations hospitalières. Ce changement de site a demandé aux équipes de changer de repères, d'organisation et d'habitudes de travail. Un tel changement, aussi nécessaire soit-il pour l'avenir de l'hôpital, gagnerait à s'accompagner d'une préparation psychologique des équipes elles-mêmes : un déménagement de cette ampleur ne bouleverse pas seulement des lieux, il pourrait bousculer aussi des repères professionnels construits parfois depuis des décennies.

Qui prend soin des soignants ?

Peut-être que la réponse ne tient pas dans une seule personne.
Elle se trouve dans une équipe qui sait reconnaître les signes d'épuisement. Dans un responsable qui ne manage pas uniquement des plannings, mais aussi des femmes et des hommes. Dans une institution qui crée des espaces d'écoute et de soutien.
Dans une organisation du travail qui considère le repos, la charge et les conditions d'exercice. Dans des perspectives professionnelles qui permettent encore de se projeter. Dans la formation, aussi : apprendre à communiquer, à gérer les situations difficiles, à travailler en équipe, à reconnaître ses propres limites et à demander de l'aide.
Et elle se trouve probablement aussi dans notre capacité collective à accepter une idée pourtant simple : celui qui soigne peut, lui aussi, avoir besoin d'être accompagné.
Nous demandons chaque jour au professionnel de santé de voir la personne derrière le patient. Peut-être devons-nous apprendre, nous aussi, à voir la personne derrière la blouse.Car prendre soin de ceux qui soignent n'est pas détourner notre regard du patient. C'est créer les conditions pour que le professionnel puisse continuer à le regarder pleinement.

Sources :

Ayisi-Boateng et al., A cross-sectional self-assessment of burnout amongst a sample of doctors in
Ghana, African Journal of Primary Health Care & Family Medicine, 2020.
Ohia et al., Assessing Burnout Among Healthcare Professionals in a Private Hospital in Abuja,
Nigeria: Prevalence, Patterns, and Implications, 2023.
Guèye M. et al., Le syndrome d'épuisement professionnel chez les étudiants en spécialisation au
Centre hospitalier universitaire de Dakar (Sénégal), Annales Médico-Psychologiques, 2016.